Austin Osman Spare, artiste et occultiste de la première moitié du 20e siècle, voit une partie de ses œuvres principalement traduites par Philippe Pissier et Vincent Capes, pour les éditions Anima. Cet auteur qui a brièvement côtoyé Aleister Crowley et son ordre magique a préféré continuer sa route sans la compagnie du Mage très célèbre, qui finalement n’a pas aimé le travail de son jeune apprenti, et l’a affublé du sobriquet de Black Frater ! Et venant de Crowley, ce n’était pas forcément un petit mot d’encouragement !

Comment chroniquer un OVNI du monde littéraire ésotérique ? C’est un livre que je tiens dans mes mains en grand format A4, pour mieux apprécier les œuvres reproduites dans cet opus, des œuvres sous formes de textes, de glyphes et de dessins en noir et blanc. L’œuvre d’un esprit qui a longtemps médité sur la psyché humaine, à n’en point douter, et qui essaie d’en déchiffrer le fonctionnement.

Un livre qui n’est pas un livre

Nous n’avons pas là, un livre de pratique. Nous n’avons pas là non plus un livre de théorie. Nous avons là un cahier, un recueil de magicien, doublé d’un artiste qui se laisse aller à donner libre cours à ses visions, sa propre compréhension métaphysique du monde, vu par un regard occulte. Lorsque je l’ai reçu, je me suis allongée, et j’ai passé de longues heures cette nuit-là à contempler le travail de l’artiste. A essayer de le pénétrer pour en tirer… Quoi ? Un enseignement ? Une passion ? Un rêve peut être ? Je ne savais pas quoi, mais au moins, j’étais fascinée. Les dessins, souvent accompagnés de textes proposent d’abord un voyage, puis, dans un degré de lecture plus profond, une réflexion sur le sujet proposé. Parfois je me suis sentie mal à l’aise, d’autres fois je me suis sentie dans ma zone de confort, mais toujours j’ai été étonnée et interloquée par cet Anglais excentrique.

Le grand format du livre le rend agréable à lire, les illustrations en noir et blanc sont clairement rendues. Les textes sont tout à fait compréhensibles et suintent la poésie, de sorte que l’on peut saisir le sens voulu par l’auteur. Quand l’on sait la difficulté de traduire sans trahir, surtout de la poésie qui passe autre chose que de simples mots, on ne peut que féliciter Philippe Pissier et l’éditeur pour leur excellent travail qui respire la passion à plein nez.

Une publication richement dotée

Les festivités commencent, et heureusement par une introduction qui nous remet l’auteur dans son époque, et son histoire. C’est important pour bien comprendre dans quel état d’esprit il était alors qu’il écrivait et dessinait ses œuvres. Austin Osman Spare a dépoussiéré la science des talismans et des pantacles, pour se diriger vers ce que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Sigil. L’état d’esprit de l’opérateur et son but, retranscrits via des codes connus ou personnels sur un support pour lui donner vie.

De nombreuses galeries de dessins sont reproduites au plus grand bonheur du lecteur, qui se délectera de l’œuvre de l’auteur. Reflets des questionnements de Spare, sur les joies et les désespoirs de l’existence humaine, émaillés de supputations qui invitent le lecteur tout à fait décontenancé à une réflexion profonde, teintée de fascination pour l’œuvre ici offerte.

On ne peut qu’être admiratif, tantôt passionné, fasciné par le message délivré, tantôt dérangé tant il insiste sur des peurs et des dégoûts que nous avons tous. Spare arrive avec brio à retranscrire par le dessin, en noir et blanc de surcroit, le contenu de son esprit et des sujets qui le torturent plus ou moins, alors que la plupart d’entre nous n’arrivent même pas à nous exprimer par les mots, à l’écrit ou à l’oral. Spare réussit la prouesse à transformer une vision de l’esprit en création picturale appréciable par tous.

On en reste pas indifférent face à son œuvre, et attendez-vous à être interloqué, dérangé, questionné. Bienvenu dans son monde !

Le Livre du plaisir

Voici l’œuvre centrale de Spare, judicieusement disposée au centre du livre. Cette œuvre est à lire plusieurs fois. La première pour la découvrir, puis la deuxième pour la comprendre. Et certainement encore une fois pour en apprécier tous les détails. En effet, le style de l’auteur est particulièrement difficile à appréhender. Il déverse les mots comme si sa pensée allait trop vite pour qu’elle soit fidèlement reproduite sur une feuille de papier. Ses dessins comme ses phrases semblent torturés et c’est parfois avec un certain malaise que l’on tente de comprendre son point de vue.

Les choses deviennent sérieuses dès le début, et clairement inspiré par LaoZi, le fondateur du Taoïsme, il nous décrit, ou tente de décrire, le concept du Kia, qui ne peut être, par définition un concept. Chacun y comprendra ce qu’il voudra, entre « Voie » et « Libre-arbitre » en passant par « Expérience mystique », la fourchette est large, mais cette notion maîtresse sera présente dans la quasi-totalité de ses textes.

Puis il continue via une très longue diatribe sur les religions et les croyances qui peuvent entraver la perception de l’opérateur. Il n’y va pas de main morte, parfois il heurte son lecteur sans retenue aucune, et nous force à réfléchir et nous remettre en question, même et surtout si l’on n’en a pas envie. Il cible avec aisance, exactement là où ça fait mal, notamment quand il s’en prend à la Magie Cérémonielle. Parfois il a raison, et on ne peut qu’être d’accord avec lui, mais parfois, on est obligé de camper sur nos positions, parce que finalement, il va trop loin. Combattre les certitudes c’est une chose, mais il faut faire attention à ne pas se retrouver désoeuvré une fois totalement dépouillé. L’Art est parfois dangereux.

Une totale liberté donc, où le plaisir est primordial. Ca nous rappelle Crowley, mais là le maître est dépassé, largement.

C’est de ce dépouillement total, et du plaisir, que la psyché sera totalement disponible pour opérer en magie. Et de magie, l’auteur en parle, avec de nombreuses d’illustrations à décoder, et de textes explicatifs. N’attendez pas un manuel d’utilisation des « Sceaux » comme on en a l’habitude de voir, mais plutôt comme une longue admonestation, où le fonctionnement du mental quant aux croyances, est là encore repris et disséqué. Pour ceux qui auront lu Jiddu Krishnamurti, on retrouve, dans un style différent bien sûr, des points communs dans les notions apportées.

Spare nous offre donc sa façon de concevoir les Sceaux, que nous nommons aujourd’hui, « Sigils », à l’aide d’un alphabet magique, et la combinaison de ses lettres. De nombreuses illustrations viennent étayer ses propos qui aident à la mise en œuvre de la technique. Il a sûrement été précurseur dans le domaine, avec son envie de se couper des traditions ankylosantes comme l’utilisation des pentacules et autres sceaux des grimoires largement traduits, diffusés et utilisés par les Ecole magiques de l’époque.

Un magiste à contre-sens

Serait-ce de la Chaos Magick avant l’heure ? Il est certain que l’obsession de Spare était de se libérer de toutes les contraintes qui empêchent l’occultiste d’opérer avec efficacité. Pour cela, il a choisi d’étudier le mental, l’esprit de la personne pour en comprendre les attachements, et par là même de mieux s’en libérer. Une fois libre, la magie peut alors s’exprimer sans contrainte, et devenir réellement efficace.

Clairement, ce n’est pas un livre facile à lire, mais il est mystérieux dans la mesure où il vous demande de rentrer dans la démarche intellectuelle de Spare, et le suivre n’est pas toujours facile. Disons le tout net, le suivre relève de la véritable aventure de l’Esprit ! Mais sa pensée est d’une richesse rare, et on imagine ses séances de méditation profondes qui ont donné de telles conclusions.

Ce n’est pas une chronique facile à écrire. Je me suis demandé pendant de longues heures, comment j’allais pouvoir en parler, tant ce livre est différent de ceux que j’ai l’habitude de traiter. Mais finalement, il faut se laisser emmener par l’auteur dans son monde, dérangeant, forcément, au début, mais tellement logique et enrichissant une fois qu’on a laissé tombé les barrières.

C’est un livre « à part », que je conseille à tous ceux qui sont sur le chemin magique, théurgique ou autre, parce que finalement, nous avons là la recette pour mieux nous recentrer sur nos buts à atteindre et moins se prendre la tête avec le rituel.

Une véritable ode à la liberté, à la vie. Une très belle œuvre à découvrir.

Commander le livre sur le site de l’éditeur : http://www.zoanima.fr/austin-osman-spare-oeuvres-tome-i/

 

Présentation de éditeur :

Volume contenant
Earth Inferno
Un Livre de Satyres
Le Livre du Plaisir
Un Livre de Dessins Automatiques
+
Galerie de dessins
+
Une introduction inédite d’Alan Moore
+
Un essai de Julian Moguillansky

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Edition établie par
Vincent Capes & Philippe Pissier

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Format 21 x 29 x 2 cm | 292 pages | 333 exemplaires dont 23 constituant le tirage de tête

ISBN : 978-2-9559754-0-4 

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